De Chebeya à Vally Amisi : les morts qui continuent d’interroger Kinshasa

11/05/2026

De Vally Amisi à Chérubin Okende, en passant par le professeur Marcel Musangu Luka, Delphin Kahimbi et Floribert Chebeya, plusieurs décès survenus à Kinshasa ont suscité des interrogations sur leurs circonstances. Des affaires différentes, à des stades judiciaires différents, mais qui posent une même question : jusqu’où la vérité a-t-elle réellement été établie ?

11 Mai 2026, Kinshasa – Certaines morts ne cessent pas d’interroger simplement parce qu’une première explication leur a été donnée. À Kinshasa, plusieurs affaires ont ainsi suscité des interrogations, des enquêtes, parfois des procès, mais aussi des contestations persistantes.

Il ne s’agit pas de présenter ces dossiers comme une série d’assassinats. Les circonstances et le statut judiciaire de chaque affaire sont différents. Mais leur rapprochement permet de poser une question essentielle : lorsque les circonstances d’un décès sont inhabituelles, les enquêtes permettent-elles réellement d’établir ce qui s’est passé ?

 

Vally Amisi : retrouvé mort à La Renaissance

Dans la nuit du 9 au 10 avril 2026, Amisi Issa Vally, connu sous le nom de Vally Amisi, est retrouvé mort dans un appartement de l’immeuble résidentiel de standing La Renaissance, situé dans la commune de la Gombe, au centre de Kinshasa.

Les circonstances de sa mort suscitent rapidement des interrogations et une enquête judiciaire est ouverte afin d’établir les faits et d’identifier les éventuels responsables.

Mais, à ce stade, aucun procès n’a encore établi judiciairement les circonstances exactes de la mort de Vally Amisi ni la responsabilité pénale d’une personne.

Les questions demeurent donc nombreuses : qui se trouvait sur les lieux ? Que s’est-il passé dans les heures précédant le décès ? Quels éléments médico-légaux et matériels ont été recueillis ? Les éventuelles images de surveillance et les communications des personnes concernées ont-elles été examinées ?

L’enjeu est désormais que l’enquête puisse apporter des réponses fondées sur des éléments objectifs et vérifiables.

 

Chérubin Okende : une conclusion officielle qui continue d’interroger

Trois ans plus tôt, une autre affaire avait profondément marqué l’opinion congolaise.

Le 13 juillet 2023, Chérubin Okende, ancien ministre des Transports et figure de l’opposition congolaise, est retrouvé mort dans son véhicule à Kinshasa.

Les circonstances de sa disparition et la découverte de son corps provoquent immédiatement une onde de choc. L’hypothèse d’un assassinat domine alors largement le débat public et une enquête est ouverte.

Le 29 février 2024, le procureur général près la Cour de cassation annonce toutefois que, selon les conclusions de l’enquête, Chérubin Okende se serait suicidé.

Cette conclusion vient remettre en cause l’hypothèse d’un assassinat qui avait largement circulé dans les premiers temps de l’affaire. Elle a également suscité des contestations et des interrogations parmi ses proches et dans une partie de l’opinion publique.

L’affaire Okende rappelle ainsi une règle fondamentale de toute enquête criminelle : une hypothèse initiale ne constitue pas nécessairement une conclusion judiciaire.

Mais elle soulève également une question tout aussi importante : lorsqu’une conclusion officielle est contestée, quels éléments permettent de la vérifier de manière indépendante et convaincante ?

La confiance dans une enquête ne repose donc pas uniquement sur sa conclusion. Elle repose aussi sur la qualité des éléments qui permettent de parvenir à cette conclusion.

 

Marcel Musangu Luka : une mort dans une chambre d’hôtel

Le 21 juin 2022, le professeur Marcel Musangu Luka, enseignant notamment à l’Université Protestante au Congo (UPC), à l’Institut Supérieur de Commerce (ISC) et à l’ISP Gombe, est retrouvé mort dans une chambre d’hôtel, situé dans la concession Nzolatima, dans la commune de Kasa-Vubu, à Kinshasa.

La version avancée par les services de police aurait retenu l’hypothèse d’un arrêt cardiaque. Un élément institutionnel mérite toutefois une attention particulière : le procureur de la République près le Tribunal de grande instance de Kalamu avait été saisi du dossier et c’est sur son instruction que le corps du professeur a été acheminé.

Cette intervention du parquet est importante. Elle signifie que les circonstances du décès avaient été portées à l’attention de l’autorité judiciaire et que le corps avait été pris en charge dans ce cadre.

Elle soulève également plusieurs questions : quels examens médicaux ont été effectués ? Une autopsie a-t-elle été pratiquée ? Quels éléments ont permis de retenir l’hypothèse d’un arrêt cardiaque ? Les éventuelles images de vidéosurveillance ont-elles été examinées ? Les communications téléphoniques et autres éléments matériels disponibles ont-ils été exploités ?

Ces interrogations ne permettent pas, à elles seules, de conclure à un assassinat.

Elles soulignent toutefois la nécessité de distinguer une hypothèse initialement avancée d’une cause de décès définitivement établie par des éléments médico-légaux et judiciaires.

À ce jour, aucun procès public n’a permis d’établir judiciairement les circonstances exactes de la mort de Marcel Musangu Luka ni d’identifier une éventuelle responsabilité criminelle.

 

Delphin Kahimbi : une affaire qui a conduit jusqu’au tribunal

Le général-major Delphin Kahimbi, ancien chef d’état-major adjoint des FARDC chargé du renseignement militaire, est retrouvé mort à Kinshasa en février 2020.

Les circonstances de son décès suscitent rapidement des interrogations. Plusieurs personnes de son entourage sont poursuivies dans le cadre d’une procédure judiciaire.

Mais le 7 juin 2021, le Tribunal de grande instance de Kinshasa/Gombe acquitte l’ensemble des prévenus.

L’affaire Kahimbi permet de rappeler une distinction fondamentale : une mort peut être entourée de circonstances troublantes sans que la responsabilité pénale d’une personne puisse être établie devant un tribunal.

Une personne poursuivie n’est pas nécessairement coupable, et une juridiction ne peut condamner sur la base du seul caractère troublant d’une affaire.

L’affaire illustre ainsi la différence entre une mort entourée de questions, une enquête, une poursuite pénale et l’établissement d’une responsabilité criminelle.

 

Floribert Chebeya : lorsque la justice établit l’assassinat

Le dossier de Floribert Chebeya occupe une place particulière dans cette série d’affaires.

Le défenseur des droits humains et directeur exécutif de la Voix des sans-voix disparaît le 1er juin 2010, après s’être rendu à un rendez-vous avec des responsables de la police.

Son corps est retrouvé le lendemain dans son véhicule.

Son chauffeur, Fidèle Bazana, disparaît également et son corps n’a jamais été retrouvé.

L’affaire provoque une importante mobilisation nationale et internationale.

Contrairement aux dossiers précédents, l’affaire Chebeya a connu plusieurs procédures judiciaires et a finalement donné lieu à des condamnations pour assassinat et implication dans le meurtre.

En mai 2022, la Haute Cour militaire condamne en appel Christian Ngoy Kenga Kenga pour assassinat et Jacques Mugabo pour son implication dans le meurtre de Floribert Chebeya et Fidèle Bazana.

Le dossier Chebeya constitue ainsi un exemple particulièrement important : une affaire initialement entourée de zones d’ombre peut, à travers une procédure judiciaire, aboutir à l’établissement de responsabilités pénales.

Il rappelle également que la justice doit être capable de dépasser les premières versions des faits lorsque les éléments recueillis au cours de l’enquête conduisent à d’autres conclusions.

 

Des affaires différentes, une même exigence

Vally Amisi, Chérubin Okende, Marcel Musangu Luka, Delphin Kahimbi et Floribert Chebeya ne se trouvent pas au même stade judiciaire.

Dans certains cas, une enquête est en cours. Dans d’autres, un procès a abouti à des acquittements. Dans le cas Okende, le parquet a retenu la thèse du suicide. Dans le cas Chebeya, des condamnations pour assassinat ont été prononcées.

La prudence impose donc de ne pas confondre ces dossiers.

Mais ils soulèvent tous une question plus large : comment établir avec certitude la cause et les circonstances d’une mort lorsque celles-ci sont contestées ou inhabituelles ?

La réponse passe par des enquêtes rigoureuses, la médecine légale, les expertises, la conservation des preuves, l’audition des témoins et l’examen de toutes les hypothèses pertinentes.

Une mort suspecte ne constitue pas automatiquement un assassinat.

Un arrêt cardiaque doit pouvoir être médicalement établi.

Un suicide doit pouvoir être démontré par des éléments cohérents.

Et un assassinat doit pouvoir être établi par une enquête permettant d’identifier les responsables.

 

Kinshasa a besoin de réponses

Au-delà des différences entre ces affaires, une exigence demeure : la vérité doit être fondée sur les preuves plutôt que sur les premières impressions ou les explications les plus commodes.

Pour les familles, connaître la cause réelle du décès d’un proche n’est pas une demande excessive. C’est une attente légitime.

L’enjeu n’est donc pas d’accuser sans preuve.

Il est de demander que les enquêtes soient suffisamment sérieuses, indépendantes et documentées pour permettre de répondre à une question simple :

Que s’est-il réellement passé ?

Car derrière chaque dossier, il y a une victime.

Derrière chaque victime, une famille.

Et derrière chaque famille, une attente qui devrait être impossible à ignorer :

la vérité.

 

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